Nos Evènements

Date évènement : mardi 05 mars 2013  |  vues 531 fois

L'occasion manquée des Européens face à la crise

L'occasion manquée des Européens face à la crise

Lundi, le quotidien néerlandais De Volkskrant titrait
avec beaucoup d’optimisme : « le chef de l’eurogroupe Dijsselbloem
va-t-il annoncer le tournant ? » Ce « tournant », c’eut été la prise en
compte effective du caractère de plus en plus contesté de la politique
menée jusqu’ici par Bruxelles, sous l’influence décisive de la BCE et de
Berlin : la priorité absolue donnée à la réduction des déficits
publics. Car depuis dix jours, les preuves que cette politique pose
problème s’accumulent.


« Changer le ton et le contenu de l’évangile »


La gifle immense reçue par cette politique d’austérité lors des élections italiennes des 24 et 25 février et les désastreuses prévisions de croissance de
la commission européenne ont dessillé les paupières des plus rétifs. Il
n’est du reste pas anodin que ce soit un quotidien néerlandais qui
propose ce « tournant » à son ministre des finances, alors même que ce
pays a été l’allié le plus sûr de l’Allemagne durant les derniers mois. «
C’est non seulement le ton de l’évangile économique qui doit changer,
mais aussi son contenu », affirmait ainsi De Volkskrant. L’Eurogroupe de
lundi était donc crucial pour affirmer cette prise de conscience et
annoncer ce changement de cap. Mais comme toujours depuis le début de la
crise, il a été décevant.


Principe de réalité


Certes, le principe de réalité a contraint les membres de
l’Eurogroupe a mettre de l’eau dans leur vin. Fini les propos
triomphalement optimistes sur la fin de la crise et le retour de la
croissance que servaient les dirigeants européens au monde entier à
l’automne dernier. L’Irlande et le Portugal devraient bénéficier en
avril de conditions assouplies pour le remboursement des prêts accordés
par les Européens en 2010. L’allongement des délais pour le retour dans
les clous de Maastricht des pays en déficits excessifs a également été
confirmé. Ce ne sont certes pas des détails, mais Olli Rehn,
le très orthodoxe vice-président de la commission, n’y voit pas une
remise en cause fondamentale de la politique menée jusqu’ici. Aussi
a-t-il prévenu : Dublin et Lisbonne ne doivent pas pour autant lever le
pied sur les « réformes » : « il est essentiel que les deux pays
demeurent engagées dans la réalisation d’un programme rigoureux »,
a-t-il martelé. Même sanction pour les pays en déficits excessifs :
l’assouplissement des délais sera soumis à « la mise en place de
l’effort recommandé de consolidation en termes structurelles. »


Pas de tournant


Bref, le « tournant » souhaité par DeVolkskrant n’a pas eu lieu. Olli
Rehn veut bien admettre que « le processus de rééquilibrage nécessaire
(…) va continuer à peser sur la croissance pendant quelques temps »,
mais, précisément, il continue à y voir une nécessité provoquant des
dégâts collatéraux « temporaires. » L’idéologie de l’ajustement
nécessaire reste donc en place. On veut bien accorder quelques
concessions, mais il est difficile d’y voir une modification
substantielle de la politique suivie. L’Eurogroupe s’est « félicité » de
l’évolution de la Grèce où le PIB a encore reculé de 6 % au dernier trimestre de 2012…


Pression sur la demande


Le problème de la zone euro est qu’elle est entrée dans une spirale
infernale : en réduisant à marche forcée les déficits, on a brisé la
conjoncture, ce qui force à accélérer le pas encore sur les déficits et
donc à ralentir encore l'activité. Ce type de cercle vicieux peut durer
fort longtemps et avoir des conséquences politiques majeures si l’on y
prend garde. Mais alors, donner deux ans de plus à la France pour
atteindre l’objectif de 3 % du PIB de déficit public peut-il briser le
cercle ?


Pas vraiment. Pour au moins deux raisons. D’abord, parce que cet
objectif de 3 % n’était pas tenable et que, néanmoins, la consolidation
budgétaire française a déjà eu un impact conjoncturel. Ensuite, parce
que les facteurs de réduction de la demande intérieure vont rester à
l’œuvre pour réduire le déficit structurel et atteindre l’objectif dans
un ou deux ans. Rappelons que les Français devront l’an prochain subir
une augmentation substantielle de la TVA et que le ministre français des
Finances, Pierre Moscovici,
tout en continuant à assurer qu’on ne peut « ajouter l’austérité à la
récession », a annoncé lundi vouloir abaisser la dépense publique de 4
points de PIB. Autrement dit, la pression continuera sur la demande
intérieure et le cercle vicieux décrit plus haut restera intact.


L’Allemagne méprise pour ne pas agir


Le quotidien néerlandais a raison : la zone euro aurait besoin d’un
vrai tournant. Mais l’équilibre des forces politiques au sein de l’Union
économique et monétaire est tel que ce tournant est impossible à
prendre. Berlin ne veut rien entendre puisque mener une politique de
croissance en Europe signifierait réduire l’avantage compétitif allemand
en relançant sa demande intérieure. Ce serait le seul « rééquilibrage »
viable pour le moment au sein de la zone euro. Or, en Allemagne, nul
ne veut entendre parler d’une telle politique qui est perçue outre-Rhin
comme la « punition d’un bon élève. » Les politiciens allemands, de tout
bord, préfèrent donc fustiger les électeurs italiens qui votent pour
des « clowns » selon le candidat SPD à la chancellerie, Peer Steinbrück ou qui n’ont qu’à « reprendre leur lire », comme le suggère le député CDU, Klaus-Peter Willsch.


Un risque majeur


Il n’y a donc pas de véritable prise de conscience de la situation.
L’idéologie de la dévaluation interne continue de dominer la politique
européenne. Pour les dirigeants européens, il faut simplement faire
avaler la pilule et procéder à un ajustement de la communication. En
donnant « un peu d’air » sur les déficits et les remboursements, on
pourra tenter d’amadouer les électeurs italiens lors du prochain scrutin
en leur montrant qu’ils ont été entendus. Ex post, on pourra aussi
affirmer que la consolidation n’était pas le problème puisque la
récession se poursuit malgré son assouplissement. C’est le principe même
de toute idéologie : la réalité peut être toujours détournée pour la
justifier. Sauf que l’élection italienne
vient précisément de prouver que les électeurs acceptent de moins en
moins ces discours « d’experts » justifiant des « ajustements
nécessaires. »


Pour le moment, à Bruxelles comme à Berlin, on refuse toujours
d’écouter ce message. Mais l’enjeu est immense : c’est celui du degré
d’acceptation de l’euro par les peuples. Beppe Grillo a fait florès sur
cette équation : « euro = austérité. » Lui donner raison, ce serait
condamner inévitablement la monnaie unique. Plus que jamais, l’inertie
de Bruxelles, sa politique des demi-mesures et des changements de
stratégies de communication, apparaît pour le moins déconcertant.